Par Dominique Sopo, président de SOS Racisme
Tribune parue dans Jeune Afrique, le vendredi 11 octobre 2024
Dans la trop longue histoire du conflit israélo-palestinien, le 7 octobre 2023 a ouvert un cycle d’une violence meurtrière inégalée. Il y a un an, le Hamas lançait une attaque terroriste d’une ampleur inédite contre le territoire israélien et ses habitants. Bilan : plus de 1100 personnes tuées, majoritairement des civils ciblés comme tels. En plus de ces victimes, 251 otages, là encore majoritairement des civils, étaient emmenés dans la bande de Gaza.
En ces jours de commémoration, pensée à ces victimes – préalablement torturées ou violées pour plusieurs d’entre elles – et à ces otages qui, pour nombre d’entre eux, militaient en faveur de la paix avec les Palestiniens.
Est-ce d’ailleurs un hasard si ce sont ces personnes que le Hamas, naguère ennemi acharné du processus d’Oslo, décida de frapper ?
Immédiatement, et avant même que les représailles israéliennes ne dévastent Gaza et sa population, une vague d’actes antisémites s’est propagée dans de nombreux pays – dont la France – comme si cette attaque autorisait l’expression d’une haine envers les Juifs.
Depuis lors, Netanyahu s’appuie sur le traumatisme représenté en Israël – mais aussi chez de nombreux Juifs à travers le monde – par le viol de l’Etat-refuge réputé inviolable. Il s’appuie également en interne sur ce qu’il a impulsé lors de son long passage au pouvoir : l’impossibilité croissante de poser et même de penser la question palestinienne tandis que les Palestiniens de Gaza, enfermés derrière des murs sophistiqués, étaient voués à un perpétuel oubli et à une absence de toute perspective. Sur ces fondements, il a entraîné Israël, outre la multiplication des fronts guerriers à mesure que les mois s’écoulaient, dans deux directions.
Première direction : des attaques armées dévastatrices contre Gaza et sa population, au point de provoquer la mort de plus de 41.000 personnes. L’ampleur des dommages causés aux civils, qui constituent la majorité des morts, laisse clairement entrevoir que l’on se situe vraisemblablement au-delà du crime de guerre. D’autant que ce bilan s’inscrit dans le contexte d’attaques systématiques contre toutes les infrastructures civiles de la bande de Gaza et dans l’utilisation de la faim comme d’une arme. Le sentiment – réel – de vulnérabilité parmi les Juifs israéliens est une chose. Mais il ne peut contrebalancer une réalité tenace : dans le conflit israélo-palestinien, c’est Israël qui détient la force. Si bien que le gouvernement Netanyahu n’a aucune crédibilité devant le monde – il ne s’en soucie guère – lorsqu’il tente de faire passer les exactions en cours à Gaza depuis de nombreux mois comme une légitime défense.
Seconde direction : une intensification de la colonisation en Cisjordanie, conformément à la vision messianique portée par des partenaires de la coalition avec lesquels Netanyahu partage un refus catégotique de toute création d’un Etat palestinien. Si bien que la force d’Israël n’est plus utilisée par ce pouvoir comme une arme de négociation avec les Palestiniens mais comme la promesse d’un perpétuel écrasement de ces derniers. Ces deux directions représentent pour Israël une flétrissure morale que l’Histoire et le droit international jugeront avec sévérité.
Dans ce schéma de dévastation portée par des extrêmes-droites opposées à Oslo – d’un côté, le Hamas théocratique et antisémite, de l’autre côté la coalition de Netanyahu porteuse de confrontation à l’Etat de droit, de messianisme et d’un racisme antiarabe également adressé aux citoyens israéliens de nationalité arabe -, une partie de celles et ceux qui, hier encore, pouvaient dialoguer, parler, trouver des compromis, faire place à la figure de l’Autre se sont radicalisés, éloignés ou tus du fait des passions qui emportent tout ou des injonctions à choisir un camp en délaissement de tous les espaces de la rencontre et de la médiation. Et les injonctions sont aussi puissantes que désolantes. Les victimes du 7 octobre ? C’est la faute à Netanyahu hurleront certains, incapables d’articuler responsabilité pénale, responsabilité politique, explication et justification. Les victimes gazaouies ? C’est la faute du Hamas qui savait très bien ce qu’il allait déclencher crieront d’autres en écho, incapables des mêmes articulations. Dans les deux cas, une même déresponsabilisation devant le crime. Et une même autorisation à poursuivre ou à répéter le crime puisque le nombre de celles et ceux que l’on a tués ou que l’on continue à tuer sont à mettre au passif des dirigeants de la société meurtrie.
Alors, cela produit d’étranges ballets depuis le 7 octobre. Etranges ballets dansés par des révolutionnaires d’hier désormais incapables de porter la moindre critique sur le Hamas au projet violemment réactionnaire et dont Arafat lui-même qualifiait les actions de terroristes. Ballets tout aussi étranges dansés par des thuriféraires de la démocratie israélienne qui ne semblent plus en état de porter la moindre critique contre une extrême-droite au pouvoir qui, après avoir hier armé intellectuellement l’assassin de Rabin, contribue à détruire aujourd’hui la paix et la démocratie.
Ces ballets concernent aussi notre pays (et quelques autres). Et ils concernent notamment la lutte contre le racisme et la lutte contre l’antisémitisme dont le 7 octobre révèle – car le phénomène est latent depuis plusieurs années – à quel point elles tendent, sous l’impulsion d’acteurs politiques, institutionnels et associatifs à devenir des luttes séparées, sinon antinomiques.
Dans ce maelström sinistre, SOS Racisme s’attelle à rappeler pour ici et là-bas quelques principes.
Pour ici, nous rappelons notre engagement à mener la lutte contre le racisme et la lutte contre l’antisémitisme, sans céder aux dynamiques visant à enrôler une lutte contre l’autre. Nous ne sommes évidemment dupes de rien. Ni de certaines positions pro-palestiniennes qui véhiculent, en trahison d’ailleurs de cette lutte, un fumet d’antisémitisme. Ni de positions pro-israéliennes qui véhiculent l’idée d’une lutte entre la barbarie arabo-musulmane d’un côté et la civilisation de l’autre. Chez les uns, les dénonciations de l’antisémitisme se sont tues tandis que ne s’exprime jamais de gestes de sympathie à l’endroit de Français juifs meurtris par le 7 octobre et par les actes antisémites dans notre pays. Chez les autres, ce sont les dénonciations du racisme qui ne trouvent plus aucune place, dans un évitement volontaire, obstiné et d’une spectaculaire indécence.
Pour là-bas, nous rappellerons constamment les lignes exprimées depuis le début de la séquence ouverte par les massacres du 7 octobre :
les otages doivent être libérés et des prisonniers palestiniens doivent être libérés
un cessez-le-feu immédiat doit entrer en vigueur à Gaza (une remarque qu’il faudrait aujourd’hui étendre à quelques autres territoires, et notamment le Liban)
l’aide humanitaire doit entrer sans limite à Gaza
la colonisation doit cesser en Cisjordanie
un processus politique doit reprendre immédiatement afin d’aboutir à une solution dans laquelle Israël bénéficierait d’une reconnaissance universelle et dans laquelle les Palestiniens bénéficieraient enfin d’un Etat de nature à leur permettre de prendre leurs destinées en main.
Et, que ce soit ici ou là-bas, n’oublions pas également toutes celles et tous ceux qui refusent que le conflit au Proche-Orient soit mené avec l’espoir que sa résolution passera par la disparition de l’une ou l’autre des parties au conflit. Attachés à la paix, au droit international, à la justice, au dialogue, ils manifestent, organisent des initiatives pour expliquer ou pour faire se rencontrer ou simplement réfléchissent aux voies qui permettront de faire triompher la fraternité et la dignité à l’heure où les peurs et les fureurs pourraient à tort nous faire croire qu’il n’y a le choix qu’entre des impasses ou des gouffres. Nous sommes de ce camp-là.