Ce soir, Michel Barnier répondait aux questions de Laurent Delahousse au 20h de France 2. Il s’agissait de sa première expression médiatique depuis l’annonce de son gouvernement.
SOS Racisme s’inquiète des propos du Premier ministre en matière d’immigration. En effet, en plus de rapprocher dans le fil de son raisonnement les sujets de la sécurité, de l’immigration et des fraudes fiscale et sociale, monsieur Barnier est bien loin d’avoir levé les craintes que nous exprimions au moment où semblait être envisagée la création d’un ministère de l’Immigration.
Ainsi, monsieur Barnier, bien qu’appelant à ne pas faire d’ « idéologie » en matière de politique migratoire, a semblé vouloir donner des gages à l’extrême-droite en s’exprimant sur ce sujet.
Reprenant les attaques populistes de l’extrême-droite dans de nombreux pays européens, il a ainsi expliqué, contre toute réalité, que nos « frontières » étaient devenues des « passoires » alors même que des milliers d’hommes et de femmes meurent en Méditerranée ou sur d’autres routes de migration en raison de la logique d’Europe forteresse mise en œuvre depuis de trop nombreuses années.
Il a poursuivi en appelant à « maitriser » et à « limiter » une « immigration » devenue « insupportable », ce que peu de responsables politiques de ce rang avaient osé avant lui tant ce qualificatif est évidemment dénigrant à l’endroit de ces hommes et de ces femmes qui ont rejoint notre pays et le font vivre par leur travail, leur intelligence et leur dévouement.
Il a enfin refusé de tracer des lignes rouges (ni « tabou », ni « totem ») lorsqu’il a été interrogé sur l’aide médicale d’Etat. Ces propos du Premier ministre sont doublement problématiques.
En effet, ils ouvrent la porte à une énième régression des droits des étrangers, bien loin du début de l’interview de Michel Barnier placée sous le sceau de la « cohésion », de la « fraternité » et de la référence aux vers d’Aragon en hommage aux résistants communistes du groupe Manouchian. Pour Dominique Sopo, président de SOS Racisme, « il est étonnant de débuter une interview en citant Aragon clamant « Et nos frères pourtant » pour ensuite expliquer que les immigrés seront sans doute encore tenus un peu plus en lisière de notre société. Ne sont-ils pas « nos frères pourtant », pour reprendre ces mots spécialement lancés à l’endroit d’étrangers aujourd’hui honorés dans notre Panthéon ? »
En outre, cette stratégie de gages souvent présentée comme une façon de contenir l’extrême-droite est à chaque fois une stratégie perdante puisqu’elle valide l’imaginaire de l’extrême-droite et donc renforce celle-ci. A cet égard, les débats relatifs à la loi Immigration ont contribué à dégrader la perception des immigrés dans notre pays et à rendre les Français davantage réceptifs au discours du RN, avec les conséquences électorales que l’on a vues lors des échéances européennes et législatives.
Enfin, au-delà de cette interview, c’est la composition du gouvernement qui nous inquiète. En effet, ce gouvernement est composé de nombreux ministres philosophiquement favorables à la loi Immigration.
Ce gouvernement offre aussi une centralité à Bruno Retailleau qui, en tant que ministre de l’Intérieur, aura en charge les questions migratoires mais également la lutte contre les discriminations. Or, au-delà de son rôle central dans le durcissement du projet de loi Immigration, Bruno Retailleau, à l’exemple de plusieurs de ses collègues, a tenu des propos hostiles aux immigrés. Il déclarait ainsi en 1997 sur France 3 Pays-de-la-Loire : « Les gens qui viennent, et notamment l’immigration africaine, ce sont des gens qui n’ont pas la même culture que nous. Ce sont des gens qui viennent non pas pour être français mais souvent pour profiter des droits sociaux français. Donc, le problème, c’est que ces gens ne souhaitent pas s’assimiler ». Ces propos hostiles seront constamment répétés les années suivantes, à l’exemple de propos tenus sur France Inter en 2018 (l’« immigration » est une « menace »), à l’occasion du meurtre de Samuel Paty et de façon obsessionnelle lors des débats autour du projet de loi Immigration porté par Gérald Darmanin. Cette hostilité s’étend aux enfants d’immigrés, à l’exemple de ces propos tenus sur France Info le 5 juillet 2023 dans le contexte des violences urbaines consécutives au meurtre de Nahel : « Pour la deuxième, la troisième génération, il y a comme une sorte de régression vers les origines ethniques ».
Entre la teneur des propos de Michel Barnier, le profil de nombreux ministres et la centralité offerte à Bruno Retailleau, SOS Racisme, en n’ignorant pas que les fonctions exercées peuvent amener des hommes et des femmes à adopter une nouvelle posture et à savoir faire preuve de hauteur, exprime une nette inquiétude quant à la capacité du nouveau gouvernement d’œuvrer au renforcement de la cohésion sociale et de garantir l’effectivité des droits et la dignité de chacune et chacun.
Dans ce contexte, SOS Racisme exercera une vigilance toute particulière lors des premiers pas du gouvernement.