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Si l’égalité doit avoir un sens, c’est celui d’être reconnu en tant que Français.

26 février 2007 - Tribune publiée dans libération par Patrick Klugman, vice président de SOS Racisme et membre du CRIF.

Il existe un Conseil représentatif des associations noires (Cran). Je serai après tout mal placé pour m’en offusquer. Que celui-ci soit présidé par Patrick Lozès, qui ne fait pas mystère de sa volonté de concourir, ès qualités, à des élections nationales, rend déjà cette entreprise plus problématique. Mais que le même exige, après avoir réalisé le premier sondage ethnique de l’histoire de la République, « qu’il y ait 8% de députés noirs » à l’Assemblée nationale : voilà qui mérite l’indignation de tous ceux qui partagent le souci de la lutte contre le racisme et les discriminations.

Je ne nie rien du drame qui fait que, dans notre pays, ceux qui se heurtent au racisme quotidien sont aussi ceux qui sont absents des sphères de décision et de représentation et que ces derniers vivent dans une sorte de « double peine » qui ne saurait durer plus longtemps. Mais aussi bien inspirée soit-elle, la démarche du Cran doit être rejetée avec force, au nom des intérêts qu’elle prétend servir et parce qu’elle fait planer un péril grave sur notre modèle républicain.

La discrimination positive ethnique repose sur des classifications arbitraires génératrices de frustrations, car aucune catégorie identitaire n’est en soi totalement fondée ou juste. Le cas échéant, chacun serait poussé à créer des sous-regroupements infinis et jamais exhaustifs. Ainsi la population noire voulant bénéficier de la manne réclamée par son organe représentatif devrait arbitrer entre les impétrants d’origine africaine et ceux d’origine antillaise, entre les musulmans et les catholiques sans parler des problèmes engendrés par les sous-ensembles de chacune de ces catégories...

Ensuite, si chacun s’accorde sur la nécessité de faire progresser la diversité, il est douteux que tous s’entendent précisément sur ce que recouvre le terme de diversité. Il s’agit souvent d’une manière élégante de signifier « moi plutôt que les autres ». On a en effet tendance à oublier que le corollaire inévitable de la mise en place de quotas ethniques sera une concurrence acharnée entre minorités pour bénéficier du droit de priorité sur les emplois, les logements, les postes. Comment éviter alors l’explosion d’un ressentiment d’un genre nouveau, celui des minorités entre elles ?

Je connais bien les termes du débat qui fait que s’opposeraient ici des idéalistes partisans d’un statu quo injuste et des pragmatiques prêts à quelques compromis pour faire reculer les discriminations. Ce débat est biaisé car il n’est pas envisageable de combattre le racisme avec les armes du racisme. Et c’est bien de racisme, ou plutôt de logique raciale dont il est question. Impossible en effet de nier une parenté paradoxale, mais une parenté tout de même entre ceux qui aujourd’hui exigent des mandats électifs en fonction de leur couleur et ceux qui à la Chambre le 5 juin 1936 visaient le président du Conseil en lui lançant « pour la première fois ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif »... Au sens de notre droit, un député est dépositaire d’une part indivisible de la souveraineté populaire, ce qui est totalement contraire à la représentation d’une communauté particulière. Pis, l’appartenance à la nation, en France, ne se fonde pas sur l’origine ou la naissance mais sur le projet, c’est-à-dire la volonté de vivre ensemble.

La France du CRAN est un pays dans lequel on ne se parlera plus que par l’intermédiaire de représentants et où nos devenirs seront pris en otage par des corporatismes identitaires et où le dialogue social sera régulé par différentes Eglises. Une France où étudier la Shoah sera déjà prendre parti pour les Juifs et où le fait d’aborder la traite des Noirs sera proscrit pour un Blanc. Membre du CRIF et antiraciste militant, cette France-là, je la refuse. L’Etat a sa part mais les communautés, puisqu’elles existent, également. Pour résumer, si nous sommes blancs nous devons lire Césaire, si nous sommes croyants, il nous faut également connaître Voltaire.

Bien sûr que nous devons avoir le droit de nous retrouver autour des blessures de nos mémoires, de prendre dans une communauté donnée un peu de la chaleur sans laquelle la vie dans nos sociétés occidentales serait insupportable. Mais si l’égalité doit avoir un sens, c’est celui d’être reconnu en tant que Français plutôt que consacré dans son particularisme.



Publié le 26/02/2007 à 17:10


 

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